Download Le Monde - 19 05 2020 PDF

TitleLe Monde - 19 05 2020
LanguageEnglish
File Size9.4 MB
Total Pages30
Document Text Contents
Page 1

MARDI 19 MAI 2020
76E ANNÉE– NO 23438

2,80 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR –

FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO

Algérie 220 DA, Allemagne 3,70 €, Andorre 3,50 €, Autriche 3,80 €, Belgique 3,10 €, Cameroun 2 400 F CFA, Canada 5,70 $ Can, Chypre 3,20 €, Côte d'Ivoire 2 400 F CFA, Danemark 36 KRD, Espagne 3,50 €, Gabon 2 400 F CFA, Grande-Bretagne 3,10 £, Grèce 3,50 €, Guadeloupe-Martinique 3,20 €, Guyane 3,50 €,
Hongrie 1 330 HUF, Irlande 3,50 €, Italie 3,50 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 3,20 €, Malte 3,20 €, Maroc 22 DH, Pays-Bas 3,80 €, Portugal cont. 3,50 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 400 F CFA, Suisse 4,40 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 4,10 DT, Afrique CFA autres 2 400 F CFA

LE REGARD DE PLANTU

LA CHINE SUR LA SELLETTE DEVANT L’OMS
▶ L’Organisation mondiale
de la santé (OMS) tiendra
par visioconférence,
lundi 18 et mardi 19 mai,
sa 73e assemblée annuelle,
en pleine pandémie

▶ Une centaine d’Etats
membres, dont ceux
de l’Union européenne,
réclament une évaluation
de « la riposte sanitaire
coordonnée par l’OMS »

▶ C’est un échec pour
Pékin, qui voulait éviter
la mise en place d’une en­
quête indépendante sur le
virus et la mention du rôle
de Taïwan dans la crise

▶ La démission du direc­
teur général de l’organisa­
tion ne devrait cependant
pas être à l’ordre du jour
avant que la pandémie
mondiale ne soit maîtrisée

▶ L’accès « universel,
rapide et équitable » à un
vaccin devrait être désor­
mais considéré comme
« un bien public mondial »
PAGES 2-3

BRÉSIL : BOLSONARO IGNORE LA CATASTROPHE

Au cimetière de Fortaleza, dans l’Etat du Ceara, au nord­est du Brésil, le 7 mai. JARBAS OLIVEIRA/AFP

▶ Le Brésil a le plus fort taux de contamination du monde ;
le virus pourrait tuer 190 000 personnes d’ici trois mois
▶ Une trentaine de demandes de destitution du président
Jair Bolsonaro ont été déposées au Parlement

PAGE 6

GÉNÉRALISTES
Une semaine après la fin
du confinement, les mé­
decins observent un relâ­
chement de la vigilance
PAGE 4

ENSEIGNEMENT
Les universités réfléchis­
sent déjà à la rentrée
des futurs étudiants
de la « génération Covid »
PAGE 10

AUTOMOBILE
Les équipementiers
français sur le fil du
rasoir, fragilisés par le
manque de liquidités
P. 14 ET CHRONIQUE P. 29

CONFORAMA
Le groupe d’ameuble­
ment voit son avenir
suspendu à l’octroi d’un
prêt garanti par l’Etat
PAGE 15

Marie­Alice Dibon, 53 ans,
était féministe, cultivée,
docteure en pharmacie.
Elle est tombée amou­
reuse d’un chauffeur de
taxi, qui n’a pas supporté
qu’elle veuille le quitter.
Il a jeté son corps dans
l’Oise le 19 avril 2019
HORIZONS – PAGES 20-21

Féminicides
Vie et mort 
d’une femme 
sous emprise

L’association SOS Homo­
phobie s’alarme d’une
hausse inquiétante et
régulière des actes homo­
phobes, des chiffres que
confortent les statistiques
du ministère de l’intérieur
PAGE 11

Homophobie
En 2019, le nombre 
de victimes a 
augmenté de 36 %

Allemagne
A Stuttgart, les
profils hétéroclites
des opposants aux
mesures Covid
PAGE 5

Israël
Un gouvernement
après cinq cents
jours de campagne
PAGE 13

Entretien
Vallaud­Belkacem :
« La souveraineté
n’est pas le
souverainisme »
PAGE 7

Rwanda Fin
de cavale pour
le génocidaire 
Félicien Kabuga
l’homme d’affaires rwandais,
âgé de 84 ans, a été arrêté à Asni­
ères (Hauts­de­Seine), samedi
16 mai, après vingt­six ans de ca­
vale. Félicien Kabuga est l’un des
derniers grands responsables du
génocide rwandais de 1994, qui a
tué près de 800 000 personnes.

Proche de la nomenklatura du
pouvoir hutu, il est accusé d’avoir
financé les massacres de Tutsi,
d’avoir fait livrer 581 tonnes de
machettes du Kenya et d’avoir
créé la radio­télévision des Mille
Collines, qui a constamment ap­
pelé aux tueries.

C’est par le biais des téléphones
portables de ses enfants que les
enquêteurs sont remontés jus­
qu’à Kabuga, qui vivait discrète­
ment sous un nom d’emprunt.

PAGE 12

Politique
Remaniement,
dissolution,
référendum : les
pistes de Macron
PAGE 8

L’abus de
journées pyjama
nuit gravement
à votre matelas

Dans nos magasins parisiens,
des offres exceptionnelles sur les plus
grandes marques : André Renault,
Bultex, Dunlopillo, Duvivier, Emma, Epéda,
Mérinos, Simmons,Tempur,Treca...

Espace Topper
Enfin libre de changer de literie !

Canapés, armoires lits, dressings,mobilier contemporain : toutes nos adresses sur www.topper.fr

LITERIE PARIS 15e • 7J/7 • 9H30-20H
66 rue de la Convention, 01 40 59 02 10,

M° Boucicaut, parking gratuit

©

LITERIE PARIS 12e • 7J/7 • 10H-19H
56-60 cours de Vincennes, 01 43 41 80 93
M° Pte de Vincennes / Nation

UPLOADED BY "What's News" vk.com/wsnws TELEGRAM: t.me/whatsnws

Page 2

2 | CORONAVIRUS MARDI 19 MAI 20200123

Le directeur
général de
l’Organisation
mondiale de la
santé, Tedros
Adhanom
Ghebreyesus,
en 2017, à Genève.
DENIS BALIBOUSE/REUTERS

C ontrairement à d’autres insti­tutions internationales quiont reporté la réunion de leurinstance souveraine, l’Organi­sation mondiale de la santé(OMS) tiendra bien sa 73e as­
semblée annuelle − l’Assemblée mondiale de
la santé (AMS) −, lundi 18 et mardi 19 mai,
dans des conditions particulières. La pandé­
mie de Covid­19 qui continue de se propager,
notamment dans les Amériques, en Europe
de l’Est et en Afrique, oblige à une réunion
virtuelle, dans un format très raccourci par
rapport aux dix jours habituels.

Elle examinera en particulier une résolu­
tion sur la réponse au Covid­19 promue par
l’Union européenne qui pourrait rassembler
jusqu’à une centaine d’Etats membres. Le
texte aborde la question de l’accès équitable
aux technologies, médicaments et vaccins
contre le SARS­CoV­2, mais demande égale­
ment « au plus tôt » une « évaluation indépen­
dante de la riposte sanitaire internationale
coordonnée par l’OMS » face au Covid­19.

« L’AFRIQUE EST DE PLUS EN PLUS ATTEINTE »
Il n’était pas acquis d’avance que l’AMS
puisse se tenir. « C’est un gros défi pour nous,
car il y a des questions techniques et de sécu­
rité, notamment afin de nous prémunir con­
tre des tentatives de piratage dans le système
informatique qui serait utilisé lors des vo­
tes », explique Bernhard Schwartländer,
chef de cabinet à l’OMS.

Plus de 4,5 millions de cas et plus de
300 000 morts sont déjà à déplorer, selon les
données de l’institution. « La pandémie est
toujours en phase d’expansion. Il y a une sta­
bilisation en Europe de l’Ouest, mais la courbe
est ascendante en Europe de l’Est ; elle est en
expansion en Asie du Sud­Est et diminue dans
la région Pacifique. La maladie est en hausse
dans les Amériques : les pays d’Amérique sont
de plus en plus touchés et les Etats­Unis cons­
tituent actuellement l’épicentre de la pandé­
mie. Enfin, l’Afrique est de plus en plus at­
teinte », résume Ibrahima Socé Fall, sous­di­
recteur général chargé des interventions
dans les situations d’urgence à l’OMS.

L’OMS a déjà mis en place une aide maté­
rielle à 135 pays à revenu faible ou intermé­
diaire dans le cadre d’un consortium ras­
semblant, outre les institutions du système
onusien, des ONG, des donateurs et des
agences de financement. Il négocie entre
autres des achats d’équipements de protec­
tion personnelle, de tests diagnostiques et
de produits médicaux.

Cela ne saurait suffire à permettre à tous
les pays touchés d’avoir accès simultané­
ment aux tests diagnostiques, aux médica­
ments et, plus tard, aux vaccins, à mesure
qu’ils seront disponibles. Pour cela, les Etats
membres de l’OMS doivent s’accorder sur
cette question essentielle. « Le débat sur l’ac­
cès aux technologies et produits de santé est
plus que jamais important. Cette pandémie
nous apprend qu’à moins que tout le monde,
partout, dispose des moyens de se maintenir
en bonne santé, le virus reviendra et nous con­
naîtrons une deuxième, une troisième vague,
met en garde Bernhard Schwartländer. C’est
pour cela que nous lançons un “appel à l’ac­
tion” pour l’accès aux outils médicaux afin
qu’ils soient au plus vite disponibles. »

C’est l’un des axes majeurs d’une résolu­
tion qui sera proposée lors de la seconde
journée de cette AMS. L’Union européenne
en a pris l’initiative et l’Allemagne, la Fin­
lande et la France en ont rédigé le premier jet
fin mars. Début mai, une version a été adop­
tée par l’UE et ses Etats membres, ainsi que
par neuf autres pays, dont l’Australie, la Nou­
velle­Zélande et le Royaume­Uni. A présent,
plus d’une centaine de pays sur les 194 Etats
membres que compte l’OMS s’y sont ralliés
et non des moindres : la Russie, l’Inde, neuf
pays d’Amérique latine, le Japon, le Canada
ou encore la Corée du Sud.

La résolution a fait l’objet de compromis.
Elle « demande l’accès universel, rapide et
équitable et la juste distribution de tous les
produits et de toutes les technologies de
santé essentiels de qualité, sûrs, efficaces et
abordables, y compris les éléments qui les
constituent et leurs précurseurs, nécessaires
à la riposte contre la pandémie de Covid­19,
en en faisant une priorité mondiale, et l’éli­

mination urgente des obstacles injustifiés à
cet accès dans le respect des dispositions des
traités internationaux pertinents ». Le texte
fait référence aux « flexibilités » prévues
dans les accords de l’Organisation mondiale
du commerce sur la propriété intellectuelle,
qui autorisent la délivrance par les Etats de
licences de production pour des produits de
santé brevetés.

La résolution cite la notion de « bien public
mondial » mais uniquement concernant le
« rôle d’une vaccination à grande échelle »
contre le Covid­19. Concernant la mise au
point et la production des « produits de dia­
gnostic, des traitements, des médicaments et
des vaccins sûrs, efficaces, de qualité et abor­
dables pour la riposte » au Covid­19, le texte
rappelle les « mécanismes existants de mise
en commun volontaire de brevets et d’octroi
volontaire de licences de brevets pour faciliter
un accès rapide, équitable et économique­
ment abordable à ces produits ».

Pour les rendre disponibles pour tous,
partout en même temps, « tous les médica­
ments, tests de diagnostic, vaccins et autres
produits de santé en lien avec la pandémie
devraient être considérés comme des biens
publics mondiaux, comme l’a clairement ex­
primé le secrétaire général des Nations unies
le 24 avril dernier. La résolution aurait dû
être plus ambitieuse », affirme German Ve­
lasquez, conseiller spécial sur la politique
de santé au South Centre, une organisation
intergouvernementale des pays en dévelop­
pement. « Cette crise doit aussi être l’occa­
sion de réinventer l’OMS en la rendant plus
forte et plus indépendante, dotée d’instru­
ments pour faire appliquer ses résolutions »,
estime M. Velasquez.

L’ONG Knowledge Ecology International
(KEI) a regretté, par la voix de son direc­
teur James Love, un affaiblissement de la
résolution par rapport à une version propo­
sée par plusieurs pays, dont le Canada et
le Botswana, qui faisait référence à des li­
cences ouvertes. « Pas de monopoles pen­
dant une pandémie, voilà ce que devrait être
le message », résume James Love sur le site
de son organisation.

Comme KEI, Ellen’t Hoen, directrice du cen­
tre de ressources Medicines Law & Policy, s’est
réjouie de l’annonce, le 15 mai, par le directeur
général de l’OMS et les présidents du Costa
Rica et du Chili, du lancement, fin mai, d’une
plate­forme de mise en commun de connais­
sances et de propriété intellectuelle pour les
produits de santé contre le Covid­19 existants
ou nouveaux afin de fournir des biens publics
mondiaux pour tous. Elle rappelait cepen­
dant dans la revue Nature Medicine, le 7 mai :
« Il y a de quoi être légitimement préoccupé de
voir l’industrie pharmaceutique chercher à
protéger ses intérêts économiques dans cette
crise au détriment de l’accès universel. »

UNE PIERRE DANS LE JARDIN DE LA CHINE
La résolution proposée par l’Union euro­
péenne prie par ailleurs le directeur général
de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, de
« continuer à collaborer étroitement avec
l’Organisation mondiale de la santé animale
(OIE), l’Organisation des Nations unies pour
l’alimentation et l’agriculture (FAO) et les
pays » afin d’identifier la source du SARS­
CoV­2. Le texte évoque à ce propos « des mis­
sions scientifiques et des missions de colla­
boration sur le terrain ». Une pierre dans le
jardin de la Chine.

Les réseaux sociaux relayent des attaques
contre Tedros Adhanom Ghebreyesus, ac­
cusé d’avoir asservi l’OMS à la Chine, et des
appels à sa démission. L’AMS ne devrait ce­
pendant pas être le cadre d’une telle mise en
cause, alors que la pandémie continue de
faire rage. Comme le demande la résolution
promue par l’UE, la façon dont la direction
de l’OMS a conduit la riposte au Covid­19 sera
évaluée de manière impartiale et indépen­
dante. Cela n’aura vraisemblablement lieu
qu’une fois la pandémie maîtrisée, pour ne
pas ajouter une crise organisationnelle à la
crise sanitaire mondiale. Sans compter
qu’au vu de la manière dont bon nombre de
gouvernements prêtent le flanc à la critique
dans la gestion de l’épidémie en cours sur
leur territoire, leur latitude pour donner des
leçons d’exemplarité semble limitée. 

paul benkimoun

LES RÉSEAUX 
SOCIAUX RELAYENT 

DES ATTAQUES 
CONTRE TEDROS 

ADHANOM 
GHEBREYESUS, 

ACCUSÉ D’AVOIR 
ASSERVI L’OMS À LA 
CHINE. L’ASSEMBLÉE 

NE DEVRAIT 
CEPENDANT PAS ÊTRE 

LE CADRE D’UNE 
TELLE MISE EN CAUSE

La pandémie au cœur de la session de l’OMS
L’accès pour tous aux outils médicaux est l’un des enjeux majeurs de l’assemblée annuelle de l’institution

UPLOADED BY "What's News" vk.com/wsnws TELEGRAM: t.me/whatsnws

Page 15

0123
MARDI 19 MAI 2020 économie & entreprise | 15

L’avenir de Conforama suspendu
à l’octroi d’un prêt garanti par l’Etat
Le groupe d’ameublement ne peut pas financer sa restructuration

D ans le secteur de laconsommation, FnacDarty l’a eu (500 mil­lions d’euros), Casto­
rama et Brico Dépôt, propriété de
Kingfisher, viennent de l’obtenir
(600 millions d’euros), la Cafom,
propriétaire d’Habitat et de Ven­
te­unique.com, aussi, mais pas
Alinéa, qui a annoncé son place­
ment en redressement judiciaire,
samedi 16 mai. Conforama, lui,
attend toujours l’obtention du
prêt garanti par l’Etat (PGE) de
320 millions d’euros, selon nos in­
formations, sollicité il y a plu­
sieurs semaines.

La dernière réunion sous l’égide
du Comité interministériel de res­
tructuration industrielle (CIRI),
avec les quatre banques qui ont
accompagné sa restructuration
en 2019 (Crédit du Nord, LCL,
HSBC et BNP), vendredi 15 mai, n’a
pas débloqué la situation. Pour le
distributeur français de produits
d’ameublement, la situation est
de plus en plus tendue. Sans cet
apport financier, il risque, dans
les prochaines semaines, la mise
en redressement judiciaire.

Après le scandale financier lié à
des irrégularités comptables de
son actionnaire principal, le
groupe Steinhoff, en 2017, Confo­
rama avait été pris dans une tem­
pête financière qui a abouti, en
juillet 2019, à un vaste plan de res­
tructuration : 32 magasins Confo­
rama en France fermés en 2020, et

10 Maison Dépôt, entraînant la
suppression de 1 900 emplois –
sur quelque 9 000 en France. Un
plan de sauvegarde de l’emploi
(PSE) avait été mis en place pour
accompagner le départ des sala­
riés et la fermeture des magasins
programmée en trois vagues, à
partir du 15 avril.

Quelques acquéreurs pour les
magasins s’étaient même présen­
tés, comme But et Lidl. Depuis, les
résultats financiers commen­
çaient à s’améliorer. Le chiffre d’af­
faires a progressé de 1 % au qua­
trième trimestre 2019, par rapport
à 2018, et la tendance se poursui­
vait jusqu’en février. « On était sur
la voie du retour de la rentabilité,
avec une trésorerie positive depuis
le mois d’octobre. Le Covid­19 nous
a fait sortir de la trajectoire », expli­
que la direction de Conforama.

Depuis plusieurs semaines, cel­
le­ci négocie avec difficulté cet
apport financier. L’Etat a même
accepté d’augmenter sa garantie

à 90 %, au lieu de 80 % dans
d’autres dossiers, pour que le prêt
soit bouclé. Rien n’y a fait. L’une
des quatre banques, BNP, ayant
même séché la dernière réunion,
vendredi 15 mai, organisée par le
CIRI. « Et HSBC semble moins inté­
ressée à soutenir des investisse­
ments français, indique Jacques
Mossé­Biaggini, délégué syndical
central FEC­FO. Avec l’augmenta­
tion de l’engagement de l’Etat, c’est
difficilement compréhensible. »

But se dit prêt à investir
Or, sans ce prêt, outre une mise à
mal de la situation financière de
l’entreprise, pas de finance­
ment du plan social pour les sala­
riés. Un emprunt de 110 mil­
lions d’euros précédemment con­
tracté, conditionné à plusieurs in­
dicateurs financiers du groupe,
devait permettre de financer les
conditions négociées avec les
syndicats. « C’est le serpent qui
se mord la queue ! », se désole
M. Mossé­Biaggini. Certains sala­
riés ayant déjà quitté l’entreprise,
environ 1 500 personnes sont en­
core concernées. « Les proposi­
tions de reclassement internes de­
vaient être envoyées à partir du
11 mai, et les premières notifica­
tions de licenciement devaient
partir début juin. Tout est gelé »,
poursuit le syndicaliste.

Rien de signé non plus du côté
des acheteurs potentiels des ma­
gasins. But s’est retiré des négo­

ciations au début de l’année, refu­
sant de reprendre en l’état,
comme la loi le prévoit, les con­
trats de travail des salariés. L’en­
seigne a également envoyé début
mai, comme l’a révélé Le Parisien,
« une marque d’intérêt sur une sé­
lection d’actifs qui ne correspond
ni aux intérêts des salariés, ni à
ceux de la filière », indique la direc­
tion de Conforama.

Alors qu’aujourd’hui le patron
de But se dit prêt à investir, selon le
Figaro, de 200 millions à 300 mil­
lions d’euros dans son concurrent,
Conforama est méfiant, rappelant
qu’il y a un an, des discussions de
rapprochement entre les deux en­
seignes avaient échoué, car l’entre­
prise n’avait jamais reçu d’offre
ferme de la part de But.

« Le plan A est toujours d’obtenir
le PGE, et le plan B serait la mise en
redressement judiciaire, et on tra­
vaillera alors à un plan de conti­
nuité. D’ici là, si But formulait une
offre acceptable, nous l’étudie­
rons », assure la direction.

Pour le moment, Conforama n’a
rouvert que 19 magasins en libre­
service sur 182. Entre les magasins
devant fermer définitivement et
les autres, la situation est compli­
quée pour l’ensemble des salariés,
qui « sont plongés dans l’insécu­
rité quant à la viabilité de leur en­
treprise et la pérennité de leur em­
ploi », s’inquiétait, samedi, la CGT
dans un communiqué. 

cécile prudhomme

Le plan de
restructuration

prévoit la
suppression

de 1 900 emplois,
sur quelque

9 000 en France

Donald Trump n’est pas un geek,
c’est un promoteur immobilier.
Ce qui intéresse le président amé­
ricain, c’est la transaction du mo­
ment, pas les conjectures sur le
futur des technologies. Pourtant,
dans la guerre qu’il mène actuel­
lement pour abattre l’équipemen­
tier télécoms chinois Huawei, il
est en train de modifier en pro­
fondeur l’organisation du high­
tech mondial et son avenir. C’est
le sens de l’avertissement adressé
au fabricant taïwanais Taiwan
Semiconductor Manufacturing
Company (TSMC) de ne plus four­
nir Huawei en puces haut de
gamme, qu’il est l’un des seuls au
monde à savoir fabriquer.

Si, aujourd’hui, un smartphone
est plus puissant qu’un superor­
dinateur des années 1980, c’est
grâce à la progression continue de
la capacité de calcul des puces
électroniques. L’un des fonda­
teurs d’Intel, Gordon Moore, avait
constaté que, à prix constant, le
nombre de transistors insérables
sur une puce doublait tous les
deux ans. Ce qu’on a appelé la « loi
de Moore » se vérifie depuis près
de quarante ans. Elle est au fonde­
ment de la révolution des micro­
ordinateurs, puis, aujourd’hui,
des smartphones et, derrière, des
usines géantes qui gèrent le trafic
Internet mondial.

Cette loi empirique a été rendue
possible par une organisation
mondiale qui a poussé les entre­
prises à la spécialisation. En 1987,
le Sino­Américain Morris Chang

fonde TSMC, avec comme objectif
de produire des puces pour tous
ceux qui le souhaitent. En se con­
centrant sur la production, il a pu,
grâce aux effets d’échelle, déjouer
ce que ne dit pas la loi de Moore :
chaque génération de puces né­
cessite une nouvelle usine deux
fois plus chère que la précédente.
Quelques centaines de millions
de dollars dans les années 1990,
plus de 10 milliards aujourd’hui.
TSMC, qui investit 16 milliards de
dollars (14,8 milliards d’euros) par
an, ne vend rien sous sa propre
marque, contrairement à Sam­
sung. Il est donc le plus demandé,
d’Apple à Huawei, mais aussi par
tous les électroniciens américains
comme Qualcomm, Broadcom
ou Nvidia, qui ont préféré se con­
centrer sur la conception.

Spécialisation des tâches
Cette spécialisation des tâches au
niveau mondial est clé dans l’avè­
nement de la société de l’informa­
tion, qui nous permet à tous de
télétravailler en visioconférence.
On pensait que la loi de Moore
buterait sur les limites physiques
de la finesse de gravure des puces,
qui se rapproche de l’épaisseur
d’un brin d’ADN. Ce sera peut­être
finalement la politique, qui, en li­
mitant la spécialisation des ac­
teurs et la taille de leur marché
mondial, et donc la rentabilité
d’opérations aussi coûteuses, aura
raison de cette période exception­
nelle dans l’histoire mondiale des
technologies. 

PERTES & PROFITS | TSMC
par philippe escande

Donald Trump
contre la loi de Moore

UPLOADED BY "What's News" vk.com/wsnws TELEGRAM: t.me/whatsnws

Page 16

16 | économie & entreprise MARDI 19 MAI 20200123

Le télétravail pour tous ?
L’expérience du confinement a validé la possible
extension du travail à distance pour certains métiers.
Des barrières sont tombées et les contraintes sont mieux
connues. Les employeurs pensent désormais à des modes
d’organisation alliant travail chez soi et dans l’entreprise

Une famille
parisienne
se partage
un ordinateur
en télétravail
durant
le confinement.
BRUNO LÉVY

DOSSIER

J’ ai appelé mon directeur à 8 heu­res. On a créé un Skype et on par­tage le même bureau. J’appuiesur un bouton, il voit ce que jevois », raconte Elise Geinet, res­ponsable commerciale installée
à Bordeaux dans sa cuisine, « car

la pièce est grande ». Le télétravail était le
quotidien d’Elise avant le Covid­19, il l’est
pendant et le sera probablement après. Le
ministère du travail a estimé à 30 % (7 mil­
lions de personnes) la part de la population
active susceptible de travailler à distance
– davantage dans les grandes entreprises
que dans les petites. Fin mars, un salarié
sur quatre était en télétravail, selon une en­
quête de la direction de l’animation de la re­
cherche, des études et des statistiques (Da­
res). Et alors même qu’un tiers des em­
ployeurs n’y étaient pas favorables avant la
pandémie, plus de 90 % d’entre eux l’ont mis
en place. Qu’en restera­t­il dans l’organisa­
tion du travail de l’après­crise sanitaire ?

Le premier atout de cette expérience hors
norme est d’avoir mis en place ce qui sem­
blait irréalisable. L’idée même de travailler
à distance était jugée incompatible dans
des secteurs entiers de l’industrie ou des
services, comme la banque. « Il n’y avait pas
du tout de télétravail dans le réseau [d’agen­
ces bancaires] pour des raisons de sécurité
essentiellement, explique Philippe Fournil,
délégué CGT de la Société générale. Avec la
crise sanitaire, ce qui était impossible pen­
dant des années est devenu un peu possible,
et on a été équipés. » Même scénario pour
les services informatiques du géant du
conseil Accenture, qui n’avaient pas accès
au télétravail pour des raisons de sécurité et
d’infrastructure.

Certains métiers (cardiologue, député) ou
certaines activités (la gestion de projets) ex­
cluaient également le travail à distance. De­
puis mars 2020, tous les médecins consul­
tent à distance, les commissions parlemen­
taires et les auditions d’experts se tiennent
en visioconférence, les informaticiens tra­
vaillent à domicile et les projets collectifs
avancent, même à l’international. « Remettre
sur les rails un projet qui se développe en Asie
sans se rendre sur place paraissait inconce­
vable », reconnaît Vinciane Beauchene, di­
rectrice associée au Boston Consulting
Group. Cela ne l’est plus désormais. Y com­

pris en « mode agile » : « Des équipes techni­
ques qui doivent sortir des produits en mode
itératif sur des boucles très courtes (on teste,
on adapte) ne travaillaient qu’en présentiel,
les chercheurs ont réussi à continuer à dis­
tance. La généralisation du télétravail nous a
permis de repousser la frontière de ce qu’on
croyait impossible », résume Julien Fanon,
consultant associé chez Accenture.

« PAS UNE FIN EN SOI »
Le télétravail ne va pas pour autant devenir
la règle de l’après­11 mai. Lors de sa présenta­
tion du plan de déconfinement progressif, le
28 avril, le premier ministre, Edouard Phi­
lippe, a rappelé que « nous allons devoir vivre
avec le virus » et a demandé aux entreprises
de maintenir le télétravail « partout où c’est
possible » durant cette période. Mais les
deux tiers des postes ne sont pas compati­
bles avec le travail à distance, indique le mi­
nistère du travail. Et même si « on est capa­
bles d’œuvrer en télétravail, certains trouvent

que c’est compliqué. Le télétravail crée de
l’isolement et une certaine fatigue, car on est
tout le temps au téléphone. Le lien social n’est
pas le même et il y a encore des choses qu’on
n’arrive pas à faire », remarque Hélène
Gemähling, DRH de Nespresso France. De­
puis la mi­mars, nombreux sont les salariés
qui ont pris conscience de la perte de lien so­
cial, tentant de reproduire en visioconfé­
rence tout ce qui ressemble au côté informel
de la machine à café.

L’urgence de la situation a poussé les en­
treprises à repenser l’activité à 100 % en té­
létravail. PSA en a déjà conclu qu’à l’avenir
ce serait la référence pour les activités non
liées à la production. La présence sur site ne
sera plus que « d’une journée à une journée
et demie par semaine en moyenne » pour les
salariés dans le tertiaire, le commercial et la
recherche­développement, a précisé le DRH,
Xavier Chéreau. Dans l’incertitude du mo­
ment, les entreprises envisagent plus géné­
ralement de renforcer la place du télétravail

dans l’organisation par hybridation. « Le té­
létravail n’est pas une fin en soi, relève
Olivier Girard, le président France­Benelux
d’Accenture. Quand on ne sera plus en crise
sanitaire, on ne restera sans doute pas à 30 %
de l’économie française en télétravail, mais
l’organisation du travail sera devenue hy­
bride, avec du télétravail et du présentiel.
Les discussions pour aller plus loin dans les
accords [de télétravail, en place depuis 2010]
étaient ouvertes avant le coronavirus et vont
se poursuivre. »

Introduit dans le code du travail depuis la
loi Warsmann II du 22 mars 2012, le télétra­
vail n’est plus l’apanage des seuls cadres.
Dans la dernière enquête Surveillance médi­
cale des expositions des salariés aux ris­
ques professionnels (Sumer), 61 % des télé­
travailleurs étaient cadres. « Il va y avoir un
rééquilibrage entre le travail en présentiel et
le télétravail, explique Jean­Charles Voisin,
DRH de Jungheinrich France, un fournisseur
d’équipements industriels, spécialiste du
chariot élévateur. Fin 2018, nous avions signé
un accord de quatre jours par mois de télétra­
vail exclusivement pour les cadres [25 % des
1 200 salariés], parce qu’ils étaient équipés. En
24 heures, 50 % de l’effectif a dû télétravailler.
On a paramétré tous les ordinateurs fixes de
l’entreprise pour être utilisés à distance, et ça
a marché. Pour l’“après”, on étudie l’extension
du télétravail aux autres catégories de per­
sonnel, et les moyens matériels nomades
(portables, téléphones…) à leur fournir. »

Les entreprises ont en effet dû se pencher
sur la question de l’équipement du télé­
travailleur. Chez Nespresso, le télétravail
était déjà une pratique courante pour les
fonctions support (300 personnes sur un ef­
fectif de 1 400), à raison de deux jours par se­
maine. « On souhaitait étendre le télétravail
au centre relation client de Lyon [170 sala­

« LE LIEN SOCIAL 
N’EST PAS 
LE MÊME 

ET IL Y A ENCORE 
DES CHOSES 

QU’ON N’ARRIVE 
PAS À FAIRE »

HÉLÈNE GEMÄHLING
DRH de Nespresso

France

à en croire corona­work.fr, plus
de 4 personnes sur 5 souhaitent con­
tinuer à télétravailler après la sortie
de crise. Projet collaboratif, ce site a
été lancé par six spécialistes de l’ana­
lyse de données pour mesurer et
comprendre l’impact de la mise en té­
létravail confiné de plus de 5 millions
de personnes. Entrepreneurs, ingé­
nieurs ou sociologues, ils ont élaboré
un questionnaire qui a récolté plus de
1 540 réponses depuis le 16 mars. Les
données brutes dressent une typolo­
gie des télétravailleurs.

L’expérience du travail à distance
est suffisamment positive pour que

60 % des répondants affirment vou­
loir télétravailler davantage quand la
situation sera redevenue normale,
car leurs conditions de travail se sont
améliorées pendant le confinement.

Plus efficaces et plus concentrés
S’ils disent travailler plus qu’avant, ils
affirment aussi être plus efficaces et
plus concentrés. Ils font également
plus d’activité physique que les
autres. Ils envisagent de télétravailler
une fois de temps en temps (44,3 %),
le plus possible (14 %), voire tous les
jours (1,7 %). Et 25,5 % souhaitent télé­
travailler « autant qu’avant ».

Les adeptes sont pour plus de 45 %
des néotélétravailleurs. Ils ne prati­
quaient jamais, ou exceptionnelle­
ment, le télétravail avant le confine­
ment et souhaitent télétravailler au
moins un jour par semaine. Ils sont en
grande majorité employés et de pro­
fessions intermédiaires. Les cadres et
professions intellectuelles supérieu­
res, qui représentaient 60 % des télé­
travailleurs avant la crise, souhaitent
continuer autant sinon plus. Les aspi­
rants au télétravail se répartissent
également entre hommes et femmes.

En revanche, l’âge est un critère cli­
vant. Seuls 14,5 % des télétravailleurs

interrogés refusent de continuer,
mais ils sont 20,6 % chez les 18­29 ans.
Les plus jeunes, qu’on aurait pu croire
plus adeptes du télétravail car dési­
reux d’être libres de s’organiser et
aguerris au numérique, réclament
leur bureau. Ce pourcentage monte à
28,7 % pour les jeunes célibataires et à
36,1 % pour les jeunes femmes. Le be­
soin d’être en relation avec les autres
et avec son manageur, alors que l’on
commence sa carrière profession­
nelle, est important. Le lieu de travail
reste un espace de sociabilité et de
rencontres essentiel pour les jeunes. 

sophy caulier

Les jeunes étonnamment plus réticents

UPLOADED BY "What's News" vk.com/wsnws TELEGRAM: t.me/whatsnws

Page 29

Calque 1


0123
MARDI 19 MAI 2020 0123 | 29

C onformément aux pré­conisations du Conseilnational de la Résis­tance (CNR), une ordon­
nance prononçait, il y a soixante­
quinze ans, la dissolution de la So­
ciété anonyme des usines Renault
pour la transformer en régie.
Cette nationalisation sanction­
nait son actionnaire unique,
Louis Renault, accusé d’avoir col­
laboré pendant la guerre avec l’Al­
lemagne. Charles de Gaulle l’écrit
dans ses Mémoires, l’idée était de
« placer sous la coupe de l’Etat
“l’usine pilote” par excellence ».

Renault a mis des décennies
pour redevenir une entreprise
presque comme les autres. La pri­
vatisation en 1996, puis l’alliance
nouée avec Nissan en 1999,
avaient pu faire croire que la pa­
renthèse ouverte par le Général de
Gaulle se refermait, même si, en­
core récemment, les 15 % du capi­
tal conservés par l’Etat ont contri­
bué à entretenir une ambiguïté
sur le rôle des pouvoirs publics.

La crise liée à la pandémie de Co­
vid­19 pourrait faire repartir le ba­
lancier de l’histoire en sens in­
verse. Renault renationalisé ? On
n’en est pas encore là, même si la
référence au CNR et à de Gaulle est
très en vogue à l’Elysée. Toutefois,
le constructeur se trouve dans une
situation telle qu’on imagine mal
son futur sans une intervention
exceptionnelle de l’Etat, allant
bien au­delà des 5 milliards
d’euros de prêt garanti qui sont
sur le point d’être débloqués.

Tous les indicateurs étaient déjà
au rouge avant la pandémie. Les
dernières années de la présidence
de Carlos Ghosn ont été mar­
quées par son manque de vigi­
lance sur la gestion du groupe et
la nomination d’une direction gé­
nérale déficiente. Avant d’être
évincée, celle­ci a multiplié les er­
reurs, qui vont se payer comptant
dans les mois à venir.

Dès février, pressé de s’expli­
quer sur la façon dont il comptait
se redresser, le constructeur avait
promis pour mai un plan de
2 milliards d’euros d’économies.
A quelques jours de l’échéance,
les spéculations vont bon train
pour savoir où tailler dans le vif et
comment ces décisions seront fi­
nancées. Surtout, le niveau de l’ef­
fort, fixé avant la pandémie,
pourrait se révéler insuffisant.De­
puis cette annonce, le marché
automobile s’est effondré et tout
indique que le rebond sera pous­
sif. L’allemand Volkswagen (VW),
qui avait fait repartir ses chaînes
de production dès la fin avril,
vient de décider de les interrom­
pre de nouveau, faute de clients.

Si tous les constructeurs se trou­
vent face à une équation compli­
quée, pour Renault le défi est tita­
nesque. Sur le plan du bilan comp­
table, d’abord. La participation du
constructeur français dans son
partenaire Nissan est inscrite
dans ses comptes pour 21 mil­
liards d’euros, alors que ces 43 %
ne valent plus que 5,5 milliards. Le
réajustement s’annonce doulou­
reux. La valorisation en Bourse de
la firme au losange est désormais
inférieure au montant du prêt ga­
ranti par le gouvernement. Après
avoir brûlé plus de 5 milliards
d’euros de cash au premier tri­
mestre, la situation risque de se
tendre un peu plus au deuxième.
Les investisseurs institutionnels
se détournant, l’Etat devient la
seule bouée de sauvetage crédible.

Côté recettes, les perspectives
sont tout aussi sombres. Comme
nous l’annoncions dès le 26 no­
vembre 2019, la gamme va bruta­
lement s’atrophier avec le non­re­
nouvellement de Twingo, Mé­
gane, Koleos, Scenic, Talisman et
Espace. Un nouveau SUV électri­
que va soulager l’usine de Douai,
mais pas avant 2022. Après avoir
perdu l’assemblage de la Clio,
Flins et ses 4 000 salariés risquent
de se retrouver sans aucune pro­
duction à cette date, avec la fin de
vie de la Zoe, qui n’a pas de rem­
plaçante, et l’arrêt programmé de
la Micra sur ce site.

Dans la tourmente, on aurait pu
imaginer que le salut vienne de
l’alliance avec le japonais. Mais on
a de plus en plus l’impression d’as­
sister à la dérive des continents,
avec deux entreprises contraintes
de se focaliser sur leurs propres
difficultés, plutôt que de s’épauler.
Nissan souhaite se concentrer sur
le Japon, la Chine et les Etats­Unis,
trois marchés où Renault est ab­
sent. Le groupe japonais est égale­
ment en train de faire une croix
sur le diesel, dont le fournisseur
exclusif était la firme au losange,
fragilisant ainsi le site de Cléon.

L’usine sud­coréenne de Renault
n’est plus viable depuis que Nissan
a délocalisé les quelques modèles
qui y étaient fabriqués. Quant à la
plate­forme commune de la Mé­
gane, elle ne sera pas renouvelée.
Des annonces sur une relance de
l’Alliance sont prévues les 27 et
28 mai, mais beaucoup en interne
s’interrogent sur leur portée.

Décisions douloureuses
Difficulté supplémentaire pour
Renault, son nouveau directeur
général, Luca de Meo, arrive bien
tard dans la tempête. Son ex­em­
ployeur, VW, lui ayant imposé
une clause de non­concurrence, il
a dû repousser sa prise de fonc­
tions à cet été. Le groupe se re­
trouve donc obligé de réduire la
voilure sans que le nouveau capi­
taine ait pu fixer le cap.

Pour complexifier le tout, le lo­
sange se retrouve sous la sur­
veillance d’un Etat qui envisage de
conditionner son aide à une relo­
calisation de la production en
France. L’exigence risque de virer
au casse­tête. Les voitures fabri­
quées en Amérique du Sud sont
exclusivement vendues sur place.
Cela n’aurait aucun sens économi­
que de leur faire traverser l’Atlanti­
que. La gamme Dacia, assemblée
en Roumanie ou au Maroc, con­
çue sur un modèle low cost, per­
drait leur compétitivité une fois
rapatriée dans l’Hexagone. La
Twingo, produite en Slovénie, va
s’arrêter. Reste la Clio, fabriquée en
Turquie, mais l’écart de coût, supé­
rieur à 10 %, obligerait Renault à la
vendre à perte si ce modèle rega­
gnait les usines françaises.

L’Etat risque de ne pas avoir le
choix : accompagner des déci­
sions douloureuses en recapitali­
sant l’entreprise. En 1947, trois
ans après le décès du fondateur
dans sa cellule à Fresnes (Val­de­
Marne), le général de Gaulle avait
déclaré : « Il n’y a aucune raison
que Renault reste perpétuellement
nationalisé du moment que Louis
Renault est mort » (Charles de
Gaulle, Eric Roussel, Gallimard,
2002). La crise actuelle pourrait
relancer le débat. 

I l y a, à n’en pas douter, quelque chose depourri au royaume du Brésil, où le prési­dent, Jair Bolsonaro, peut affirmer sans
barguigner que le coronavirus est une
« grippette » ou une « hystérie » née de
l’« imagination » des médias. Quelque chose
de pourri, lorsqu’il prend des bains de foule,
exhorte les autorités locales à abandonner
les restrictions et prétend que l’épidémie
« commence à s’en aller », alors que les cime­
tières du pays enregistrent un nombre re­
cord d’enterrements. Quand son ministre
des affaires étrangères, Ernesto Araujo,
pourfend le « comunavirus », affirmant que
la pandémie est le résultat d’un complot
communiste. Quand le ministre de la santé,
Nelson Teich, démissionne le 15 mai, quatre
semaines après sa nomination à ce porte­

feuille crucial, pour « divergences de vues »,
le jour où le pays atteint 240 000 cas confir­
més et plus de 16 000 morts.

Pour beaucoup, les heures sombres que
traverse le Brésil, désormais cinquième
nation la plus touchée par la pandémie,
rappellent celles de la dictature militaire,
quand le pays était soumis à la peur et à
l’arbitraire. Avec une différence de taille :
alors que les généraux revendiquaient
la défense d’une démocratie attaquée, se­
lon eux, par le communisme, le Brésil de
Bolsonaro habite un monde parallèle,
un théâtre de l’absurde où les faits et la
réalité n’existent plus. Dans cet univers
sous tension, nourri de calomnies, d’inco­
hérences et de provocations mortifères,
l’opinion se polarise sur une nuée d’idées
simples mais fausses.

Le déni entretenu par le pouvoir dis­
suade la moitié de la population de se con­
finer, tandis que les appels à la distancia­
tion physique lancés par les profession­
nels de santé, les gouverneurs et les
maires ne sont que modérément suivis.
L’activité économique doit continuer à
tout prix, affirme Bolsonaro, qui peine
surtout à prendre la mesure de la pandé­
mie tout en faisant un calcul politique in­
sensé : les effets dévastateurs de la crise se­
ront attribués à ses opposants, espère­t­il.

Officier subalterne exclu de l’armée et
obscur député d’extrême droite, raillé par

ses pairs pendant trois décennies, Bolso­
naro n’avait rien d’un homme d’Etat. Arrivé
au pouvoir, rongé par la rancœur et la nos­
talgie brune, l’ex­capitaine de réserve n’a
cessé de sonner la charge contre le « sys­
tème » honni. Une posture qui, en période
de pandémie aiguë, provoque le chaos sani­
taire et sème la mort.

A force de tricher avec les faits, les gou­
vernants populistes finissent par croire à
leurs propres mensonges. On le voit
ailleurs dans le monde. Mais ici, dans ce
pays sorti voici à peine vingt­cinq ans de la
dictature, où la démocratie reste fragile,
voire dysfonctionnelle, le fait de politiser
ainsi une crise sanitaire à outrance est to­
talement irresponsable.

Avec un socle de 25 % d’électeurs, Bolso­
naro sait que sa marge de manœuvre est
étroite. Certains évoquent aujourd’hui le
scénario d’un coup de force institutionnel.
Devant la foule venue le soutenir à Brasi­
lia, le président a d’ailleurs clairement
laissé entendre, le 3 mai, que, en cas d’en­
quête de la Cour suprême contre lui ou ses
proches, il ne respecterait pas la décision
des juges. Après avoir pratiqué le négation­
nisme historique en vantant la dictature,
nié l’existence des incendies en Amazonie
et la gravité de la pandémie de Covid­19,
Bolsonaro et sa tentation autoritaire ris­
quent d’entraîner le pays dans une dange­
reuse fuite en avant. 

LES INVESTISSEURS 
INSTITUTIONNELS SE 
DÉTOURNANT, L’ÉTAT 

DEVIENT LA SEULE 
BOUÉE DE SAUVETAGE 

CRÉDIBLE POUR RENAULT

ÉCONOMIE | CHRONIQUE
par stéphane lauer

Renault : d’une
nationalisation à l’autre

LUCA DE MEO, NOUVEAU 
DIRECTEUR GÉNÉRAL, 

ARRIVE BIEN TARD
DANS LA TEMPÊTE

Tirage du Monde daté dimanche 17 ­ lundi 18 mai : 150 881 exemplaires

LA DANGEREUSE 
FUITE EN AVANT 
DE BOLSONARO



En vente chez votre marchand de journaux ou sur lemonde.fr/boutique

En partenariat avec

En coédition avec

En regard des conséquences liées à la crise sanitaire, la MAIF, Le Monde et Rue des Ecoles offrent à toutes
les lycéennes et tous les lycéens le téléchargement de ces hors-série : revisersonbac.com

Pas d’épreuves cette année ?
Faites quand même vos preuves !

UPLOADED BY "What's News" vk.com/wsnws TELEGRAM: t.me/whatsnws

Similer Documents