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TitleDidier Franck, Heidegger Et Le Probleme de l'Espace
TagsBeing And Time Phenomenology (Philosophy) Ontology Martin Heidegger Metaphysics
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Page 1

DU MÊME AUTEUR

CHAIR ET CORPS, sur la phénoménologie de Husserl, 1981.

DIDIER FRANCK

HEIDEGGER
ET

LE PROBLÈME DE L'ESPACE

ARGUMENTS
LES ÉDITIONS DE MINUIT

Page 2

� 1986 by LES ÉDITIONS DE MINUIT
7, rue Bernard-Palissy- 75006 Paris

L Jo� du ll mars l9:S7 �crdlt les copies ou reproductions dC$tlM� à une utilisation
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consutuc une: conttefaÇ'Of'l sanruonnbe par lt$ anidC$ 425 ct suivants du Code pêoal.

ISBN 2. 7073-1065-4

Penser est proprement agir (Handeln ) , si agir signifie
prêter la main (die Hand gehen) à l'essence de l'être.
C'est-à-dire : préparer (bâtir) pour l'essence de l'être au
milieu de l'étant ce lieu où l'être et son essence se portent
à la langue.

Le tournant, 1949.

Page 34

� :. ;

70 HEIDEGGER ET L E PROBLÈME DE L'ESPACE

ne pouvant, faute de finalité, fournir un principe monda in
d'unification.

Délaissons provisoirement la question de savoir si et com­
ment, à leur tour, les contrées se rassemblent en un espace pour
aborder celle du mode de donnée des places et de la contrée
qu'elles occupent. De même que l'être à-portée-de-main se
découvre dans l'être hors-de-portée-de-main, la place d'un
ustensile ressort lorsqu'il y manque. Le regard circonspect ouvre
sur le vide et la vacance de la place laisse voir la contrée. « C'est
en ne trouvant pas quelque chose à sa place que la contrée de
la place devient souvent accessible pour la première fois expres­
sément et comme telle » 9. Mais pourquoi « souvent » ? Y a-t-il
un autre accès à la contrée, plus rare et remarquable ? Quel
est-il ? Rien moins que cela qui révèle proprement l'être-au­
monde à lui-même, le sentiment fondamental de la situation :
l'angoisse.

Le titre ontologique de sentiment de la situation Œejz"ndlich­
keit, l'état dans lequel on se trouve et se sent) désigne tous les
phénomènes ontiquement et traditionnellement connus sous les
noms de disposition (St immung ), sentiment ( Gefühl) ou affect.
Le sentiment de la situation est, avec la compréhension et le
discours, une structure du « là » qui caractérise l'être du Dase in.
Le Dasein a pour être d'être son « là », existe en tant que cet
étant à l'être duquel il revient d'être proprement ou non son
« là >>. Quels sont, succinctement, les traits marquants du senti­
ment de la situation ? Le Dasein est toujours disposé par une
humeur, aussi variable soit-elle, et cette disposition « rend
manifeste "comment on est et va". Dans ce "comment on est"
l'être-disposé porte l'être à son "là" » 10. La disposition révèle le
Dasein à lui-même en lui révélant qu'il est, sans assistance
possible, en charge de soi et son propre fardeau. Heidegger
nomme Geworfenheit, être-jeté, ce « qu'zl est ». L'être-jeté du
Dasein signifie la facticité existentiale d'un étant qui est son
« là » comme être-au-monde. La disposition n'est pas une
connaissance de l'être-jeté, celui-ci n'est pas un objet de con­
templation mais ce que le Dasein, couramment, fuit ou, excep­
tionnellement, assume. « Le sentiment de la situation révèle le

9. Setil und Zcit, p. 104.
10. Id., p. 134.

L'ANGOISSE, LA CHAIR ET L'ESPACE 71

Dasein dans son êtrefeté, au plus proche et la plupart du temps sur
le mode du détour évasif » 11• La disposition n'est pas non plus
un vécu interne au psychisme - de ce point de vue, elle nous
jette au-dehors - mais une façon essentiellement labile
d'être-au-monde, « un mode existential fondamental de la ré­
vélation co-origina ire du monde, de la coexistence et de l' exis­
tence »

12• C'est pourquoi l'étant intramondain est toujours un
étant qui nous affecte : il résiste, menace, surprend, etc. Nous
ne pourrions en effet rencontrer des étants résistants, mena­
çants, surprenants sans être au préalable existentialement
constitués par le sentiment de la situation et « c'est seulement
parce que les "sens" appaniennent ontologiquement à un étant
qui a le mode d'être de l'être-au-monde selon le sentiment de
la situation qu'ils peuvent être "touchés" et "avoir sens pour ... " ,
en sorte que ce qui touche se montre dans l'affection. Même
sous les plus fortes pression et résistance, une chose telle qu'une
affection n'aurait jamais lieu, la résistance demeurerait par
essence non-découverte si l'être-au-monde selon le sentiment de
la situation ne s'était déjà destiné à être concerné par l'étant
intramondain suivant ce que prescrivent les dispositions » 13•
Est-il toutefois possible de fonder les sens et la sensibilité
éharnelle sur l'être-au-monde disposé ? Le Dasein peut-il être
doté de sens si, à s'en tenir, comme nous ne cessons de le faire,
au cadre strict de l'analytique existentiale, la chair y est com­
prise comme un étant devant-la-main ? En accordant que la
sensibilité relève de l'être du Dasein, Heidegger ne pense-t-il pas
implicitement la chair dans un tout autre mode d'être que celui
que l'ontologie fondamentale lui octroie ? Cette contradiction,
dont nous citerons plus loin une seconde occurrence, ne
témoigne-t-elle pas d'une indécision quant au statut ontologique
de la chair ? Quelles peuvent en être l'origine et la signification ?
Posé en termes existentiaux, le problème se laisse, finalement,
formuler ainsi : l'incarnation sensible a-t-elle un sens temporel,
la chair vivante a-t-elle une constitution ekstatique, la vie est-elle
un mode de temporalisation ? Et il est très remarquable que la
difficulté soit clairement aperçue dès Sein und Zeit, dont le

1 1. Id., p. 136.
12. Id., p. 137.
13. Ibzd.

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72 HEIDEGGER ET LE PROBLÈME DE L'ESPACE

paragraphe 68b consacré à la temporalité du sentiment de la
situation s'achève par cette phrase : « C'est un problème à part
que de délimiter ontologiquement comment les sens d'un étant
qui n'est que vivant sont stimulés et touchés, où et comment ("si
et comment" d'après la leçon des premières éditions] en général
l'être des animaux- par exemple est constitué par un
"temps" » 14• En présumant que la vie pourrait n'être pas
d'essence ekstatique, Heidegger n'anticipe-t-il pas ici la Lettre
sur l'humanisme qui affirme que le vivant, auquel nous sommes
charnellement apparentés, ne se tient pas dans la vérité de l'être
dont la temporalité n'est que le pré-nom 15 ? Ne sommes-nous
pas alors en droit de soutenir que le temps ne constitue pas
l'être de la chair-vivante, que la chair n'est pas, si l'être est
toujours saisi dans un horizon temporel et qu'un espace lié à
l'incarnation serait, par principe, irréductible à la temporalité ?

L'analyse de l'angoisse est préparée par celle de la peur. Le
sentiment de peur doit être considéré sous un triple aspect :
ce-devant-quoi (Wovor ) il y a peur, l'avoir-peur et le pour-quoi
(Worum ) de la peur. L'articulation formelle de ces trois
moments détermine tout sentiment de la situation. Ce-devant­
quoi le Dasein a peur est toujours un étant intramondain dont
la rencontre est menaçante. Cela signifie : 1) que cet étant a
pour finalité d'être nocif; 2) qu'il provient d'une contrée;
3) que cette contrée est « peu rassurante >> ; 4) que l'étant
nuisible approche et, ce faisant, accroît la menace ; 5) que cette
approche a lieu dans la proximité, un étant lointain ne pouvant
éveiller la peur; 6) que l'étant néfaste s'avance comme ce qui
peut nous atteindre ou nous épargner, ce qui intensifie la peur.
L'avoir-peur lui-même manifeste l'étant en s'en laissant affecter,
s'empare intégralement de l'être-au-monde. L'étant qui suscite
la peur n'est pas d'abord une chose perçue à laquelle s'ajouterait
ensuite une couleur axiologique, il a d'emblée le visage de la
menace. La peur révèle le monde en tant que ce d'où surgit le .
danger et, �i « l'approche dans la proximité appartient à la

d d l'' 16 ' � structure e rencontre e etant menaçant » , c est pour etre

14. Id., p. 346.
15. Cf. introduction à « Qu'est-ce que la métaphysique? », in Questions I, p. 36 et

« Protocole d'un séminaire sur la conférence "Temps et être" », in Questions IV, p. 57.
16. Sein tmd Zi!it, p. 142.

L'ANGOISSE, LA CHAIR ET L'ESPACE 73

fondée sur la spatialité existentiale de l'être-au-monde. Enfin,
ce-pour-quoi le Dasein prend peur n'est autre que soi. Seul peut
être apeuré un étant pour qui, en son être, il y va de cet être.
Le pour-quoi du sentiment de la situation est un pour-qui dont
l'antécédent est l'étant qui existe à dessein de soi.

L'interprétation de l'angoisse prend son point de départ dans
la déchéance, mouvement ontologique par lequel le Dasein se
perd et se disperse dans le on, se détourne de lui-même en
évitant son pouvoir-être le plus propre qu'il lui faut donc s'être
auparavant révélé comme dangereusement menaçant. L'an­
goisse est cette révélation privilégiée. Déchéant, le Dasein ne
fuit pas un étant dont la finalité provoque la peur - au
contraire, il se reto�rne vers l'étant intramondain pour s'y

17 . d' 18 d 1 ' '1 . « cramponner » - mats « ecampe » evant a reve auon
angoissée de lui-même. Aussi, « le détour de la déchéance se

fonde-t-il dans l'angoisse qui rend tout d'abord possible la peur » 19.
L'angoisse, à laquelle la déchéance soustrait quotidiennement le
Dase in, l'avère à lui-même dans son être-jeté-au-monde. A la
différence de la peur, l'angoisse ne s'angoisse pas de tel ou tel
étant mais de l'être-au-monde en tant que tel. Ce qui (Wovor)
angoisse est par conséquent dénué de finalité et, dans l'an­
goisse, le monde comme référence-signifiante vire et sombre
dans l'insignifiance. « Voilà pourquoi l'angoisse ne "voit" ni
"ici" ni "là-bas" déterminés d'où s'approche la menace. Que le
menaçant soit nulle part caractérise le ce-devant-quoi de l'an­
goisse. Celle-ci "ne sait pas" ce qu'est ce dont elle s'angoisse.
Néanmoins, "nulle part" ne signifie pas rien, mais la contrée en
général, la révélation du monde en général pour un être-à par
essence spatial. C'est la raison pour laquelle le menaçant ne peut
pas davantage s'approcher dans la proximité depuis une direc­
tion déterminée, il est déjà "là" - et pourtant nulle part, il est
si proche qu'il oppresse et coupe le souffle - et pourtant nulle
part » 2o.

L'angoisse assure dans l'analytique existentiale une fonction
méthodique cardinale, analogue à celle de la réduction trans­
cendantale pour l'analytique intentionnelle de la subjectivité :

17. Id., p. 191.
18. Id., p. 341.
19. Id., p. 186.
20. Ibzd.

Page 67

CEl' OUVMGE A ÉTÉ ACHEVÉ D'IMPRIMER LE
QUINZE JANVIER MIL NEUF CENT QUATRE·
VlNGT-SlX DANS LES ATEUERS DE NORMM'DIE
IMPRESSION S.A. A AU::NÇON ET II\'SC.RIT DANS l.ES
REG!Sl'RES DE L'tOITEUR SOUS LE l\'UMÉRO 2098

Dépôt !(:gal : janvier

Page 68

COLLECTION «ARGUMENTS »
dirigée par Kostas Axelos

HEIDEGGER ET LE PROBLÈME DE L'ESPACE

L'analyse de l'existence que développe Être et· Temps établit
le sens temporel de l'étant que nous sommes, du Dasein, en
comprenant chacune de ses manières d'être, et notamment la
spatialité, comme un mode de la temporalisation. Mais l'espace
relève-t-il du temps et pourquoi Heidegger a-t-il finalement
déclaré irrecevable sa propre tentative de reconduire la spatia­
lité à la temporalité ?

. .
La spatialité du Dasein, comprîse à partir dès ustensiles à

portée de· main, présuppose un espace manuel.irréduc'tible à la
temporalité puisque la maih, la chair et la . v,i�\;i D:e sont,, pas
constituées par le temps. Si la langue de la ·m�ùÎpnysigl;!e, au
compte de laquelle Heidegger inscrit l'inachèvement d'Etre et
Temps, · est dominée par des significations spatiàlès et que les
structures essentielles du Dasein impliquent une référence à
l'espace, c'est l'ensemble du projet d'ontologie fondamentale
qui est remis en cause. Le Dasein ne saurait avoir un sens
exclusivement temporel et le problème de l'incarnation exige
que soit repensé l'être de l'homme, les rapports de l'homme à
l'être et de l'être à l'homme.

Aussi cene interprétation d'Être et Temps devrait-elle permet­
tre de délimiter la fin de la métaphysique à pru.1ir de l'émer- ·
gence de la question du corps et de la chair.

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9 782707 3 1 0651

AUX ÉDITIONS D.B .MtNUIT
7, rue Bernard-Palissy,

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ISBN 2-7073·10654 BO F

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