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dura que quelques secondes et s'évanouit en laissant
persister un étrange picotement dans mes genoux. Et
pendant ce même instant, je perçus un autre phéno-
mène absolument incroyable. Je vis don Genaro au
sommet de montagnes qui étaient environ vingt kilomè-
tres plus loin. Cette perception dura quelques secondes,
et elle me surprit tellement que je n’eus pas le temps de
la détailler. Je ne peux pas me souvenir si je vis au
sommet des montagnes un homme de taille réelle, '
comme s’il était proche de moi, ou seulement une image
réduite de don Genaro. Je n’arrive même pas à me
souvenir s'il s’agissait ou non de don Genaro. Cepen-
dant, à cet instant-là je fus sans l'ombre d'un doute
persuadé que je l’avais vu debout sur les montagnes. Et
au moment où me traversa la pensée qu’il était impos-
sible de voir un homme à vingt kilomètres la perception
de l’image s'annula.

Je cherchai don Genaro. Il n'était plus là.
L'état de stupéfaction que je ressentis fut aussi singu-

lier que tout ce qui m’arriva à ce moment-là. Sous
l'effort mon esprit se vrilla, et je me retrouvai complè-
tement désorienté.

Don Juan se leva, m’ordonna de placer mes mains sur
mon ventre et de presser mes jambes contre mon corps
dans une position recroquevillée tout en restant assis au
sol. Pendant un certain temps nous observâmes le
silence, puis il déclara qu’il allait s’interdire de me
fournir de nouvelles explications sur quoi que ce soit,
parce qu’un homme peut devenir un guerrier unique-
ment en agissant. Il me recommanda de partir sur-
le-champ, sinon don Genaro dans son effort pour m'ai-
der allait réussir à me tuer.

« Tu vas changer de direction, dit-il, et tu briseras tes
chaînes. n

Il précisa qu’il n’y avait rien à comprendre ni à
propos de ses actions, ni à propos de celles de don

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Genaro, et que les sorciers étaient parfaitement capa-
bles d’accomplir des exploits extraordinaires.

« Genaro et moi, dit-il en désignant un des centres de
rayonnement de la figure qu'il avait dessinée, nous
agissons à partir de là. Et ce n’est pas le centre de la
compréhension. Mais tu sais ce que c’est. »

J’aurais voulu lui dire que j’ignorais complètement de
quoi il parlait, mais il ne m'en laissa pas le temps. Il se
leva et me fit signe de le suivre. Il marchait très
rapidement, et il ne fallut pas longtemps pour que, en
essayant de le suivre sans trop perdre de distance, je
sois à bout de souffle et inondé de sueur.

Lorsque nous fûmes assis dans la voiture je cherchai
don Genaro du regard.

« Où est-il ?
– Tu sais très bien où », me jeta don Juan.

Comme nous le faisions chaque fois avant que je
parte, nous nous assîmes. Un besoin envahissant de
poser des questions me pressait. Quelques explications
devenaient indispensables. Comme le dit don Juan, ma
grande indulgence avec moi-même est vraiment ce
besoin d’explications.

« Où est don Genaro ? risquai-je.
– Tu sais très bien où. Cependant chaque fois tu

échoues à cause de ton insistance à vouloir compren-
dre. Par exemple, l’autre nuit, tu savais tout le temps
que don Genaro était derrière toi. Tu t'es même re-
tourné, et tu l'as vu.

– Non, protestai-je. Non, je ne le savais pas. »
Et j'étais sincère. Mon esprit refusait d’accepter cette

sorte de stimuli comme s'ils étaient « réels » et cepen-
dant, après dix années d’apprentissage avec don Juan,
mon esprit ne pouvait plus confirmer mes vieux critères



ien ordinaires pour déterminer ce qui était réel ou non.
Toutes les spéculations que jusqu'à ce jour, j'avais

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